



Texte publié dans la revue de l'Ersep à Tourcoing, Parade # 3 en janvier 2004, à l'occasion d'une belle invitation : "aimer ça" !
Aller sur l'eau
L’Océan est une figure du Chaos. Il est resté pendant des siècles l’espace hostile par excellence, comme un vestige du Déluge (nous dit Alain Corbin dans Le territoire du vide). Au temps des premiers yachtmen, les marins s’étonnaient : « Quelqu’un qui va en mer sans nécessité irait en enfer pour passer le temps », disait-on. Plaisir paradoxal : y aller, en effet, ce n’est pas naturel, c’est laisser paraître un goût pour l’étrange, le monstrueux peut-être.
Moindre mal : du côté de Concarneau aujourd’hui, ceux qui arment à « la plaisance » sont sans rire qualifiés de plaisantins.
Le plaisir, c’est simplement d’aller sur l’eau, là où l’on n’a rien à faire : y aller, en effet, ce n’est pas naturel, et il y a de la transgression dans cet acte, ce désir-là, de se déplacer sur l’eau grâce au vent, à l’air, l’autre élément inaccessible, que l’on capte et dirige avec un jeu de voiles semblables à des ailes.
Vent et eau qu’un très ancien et opiniâtre savoir-faire nous apprend à conduire selon notre voie, appuyant une force contre l’autre, combinant une forme avec un geste, construisant un équilibre toujours réévalué entre vitesse, stabilité, gain au vent, [et cela] avec un sentiment d’aisance d’autant plus vif que c’est notre seule adresse et notre seule force qui suscitent cet élan.
Vers l’horizon : bien sûr, on sait que toujours ça recule, mais ce n’est pas une raison pour n’y pas aller voir. Car cela change : parfois imperceptible dans la bruine, ou plombé dans le calme mou et roulant d’une mer comme grasse avec des éclats métalliques, ou encore élargi, reculé soudain après la pluie, dans le scintillement du vent de NW, et ramenant le rivage, une île, à portée de regard.
Dialectique de l’espace, étroit, mesuré, structuré, encombré du canot, et de la béance marine que l’on sonde par le regard. La profondeur du paysage s’écrase en une ligne, tressée et complexe, que l’on déchiffre en épelant les amers, points remarquables qu’il faut nommer et désigner sur la carte, puis aligner ou encore relever pour traduire, par ce jeu de regards, la sensation d’être simplement présent au monde en la (presque) certitude d’un « je suis ici » pointé sur l’espace abstrait de la carte. Savoir où l’on est : en somme, une question de point de vue.
Naviguer, c’est parcourir l’élément liquide, mobile et changeant. D’où le besoin d’y organiser un jeu de repères : naviguer, c’est tracer sa route, corriger la dérive, etc. - toutes choses simplement techniques, mais aussi remplies d’échos graphiques et visuels, qui tendent à formuler comme une « géométrie poétique » de l’espace maritime, celui où (comme on peut le lire dans un manuel de navigation) « ce n’est pas le vent qui change de direction, c’est le paysage qui tourne autour du vent. »
Un horizon frontal.
On dit quelquefois qu’au large, on est « au milieu de l’assiette », c’est-à-dire au centre d’une étendue plate, d’un horizon circulaire. Mais seul le regard parcourt l’écart entre notre bord et cet horizon courbe, là-bas : (per-spective) ce que nous voyons / à travers / l’étendue, nous sommes toujours en dehors, et toujours en face. Cela rejoint, pour moi, le point nodal de l’expérience de la peinture : un tableau également est une dimension où seul le regard pénètre, tandis que nous nous tenons « en dehors et en face ». Nous ne pouvons parcourir physiquement l’espace du tableau, pas plus que nous ne marchons sur l’eau : regarder l’horizon comme regarder une peinture, c’est poser l’œil sur un espace bi-dimensionnel, frontal, verticalisé.
Et ceci, lu dans un roman d'Alexandre Vialatte: « Il vit dans la fenêtre une sorte de mur, une barrière de tôle d’un bleu noir : c’était la Méditerranée. Il était toujours étonné de voir la mer comme une chose verticale. » C’est pour moi exactement cela que nous montre cet ensemble de tableaux de Cézanne intitulés : La mer à l’Estaque.
Mallarmé écrit dans une Lettre à Verlaine, du 16 novembre 1885: « … Là, je m’apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale… J’honore la rivière qui laisse s’engouffrer dans son eau des journées entières sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yole d'acajou, et voilier avec furie... »
Seul en mer.
Satisfaction du bateau bien équilibré sous voiles, et qui taille sa route de lui-même, barre attachée. Alors, aller à l’étrave pour regarder son canot comme du dehors, observer la voilure, l’espace entre les voiles, là où ça tire.
J’imagine que c’est bien un sentiment de satisfaction esthétique qu’a éprouvé Marin Marie, artiste et navigateur, lorsqu’il mit au point le système dit « des trinquettes jumelles », où la pression de l’alizé sur les voiles maintient ipso facto le voilier à son cap. Un sentiment esthétique, car ce sont les mêmes notions : d’équilibre, de symétrie, d’économie des moyens et de respect du matériau (et quel matériau: le vent !) - d’élégance, enfin.
Naviguant à la voile seul, je me construis une situation d’autonomie, précaire mais totale. Ne dépendre que de soi et ne pouvoir compter que sur soi, le savoir et le vouloir, énergie et fragilité, modestie et audace imbriquées, prudence et peur aussi parfois ;[car s’il y a danger, épreuve à venir, ça sera titanesque : affronter la mer, les éléments, ou soi-même. Et la mort, toujours présente, par en dessous.]
... et poursuite du vent !
Me saouler d’une sensation de liberté. D’être là. D’aller, au ras des roches, ou vers l’horizon ouvert, entre les forces visibles et d’autres pressenties, sans autre itinéraire que le sillage au tableau arrière, et sans méditer trace plus durable que cette écume. Disponibilité du temps et de l’espace :
Photographies extraites d'un ensemble (2003 à 2007) intitulé Horizons, dont je reparlerai.
Midi; Lumières; Groix; Glénan.
Aller sur l'eau
Solitude, récif, étoile
A n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.
Mallarmé, Salut.
L’Océan est une figure du Chaos. Il est resté pendant des siècles l’espace hostile par excellence, comme un vestige du Déluge (nous dit Alain Corbin dans Le territoire du vide). Au temps des premiers yachtmen, les marins s’étonnaient : « Quelqu’un qui va en mer sans nécessité irait en enfer pour passer le temps », disait-on. Plaisir paradoxal : y aller, en effet, ce n’est pas naturel, c’est laisser paraître un goût pour l’étrange, le monstrueux peut-être.
Moindre mal : du côté de Concarneau aujourd’hui, ceux qui arment à « la plaisance » sont sans rire qualifiés de plaisantins.
Le plaisir, c’est simplement d’aller sur l’eau, là où l’on n’a rien à faire : y aller, en effet, ce n’est pas naturel, et il y a de la transgression dans cet acte, ce désir-là, de se déplacer sur l’eau grâce au vent, à l’air, l’autre élément inaccessible, que l’on capte et dirige avec un jeu de voiles semblables à des ailes.
Vent et eau qu’un très ancien et opiniâtre savoir-faire nous apprend à conduire selon notre voie, appuyant une force contre l’autre, combinant une forme avec un geste, construisant un équilibre toujours réévalué entre vitesse, stabilité, gain au vent, [et cela] avec un sentiment d’aisance d’autant plus vif que c’est notre seule adresse et notre seule force qui suscitent cet élan.
Vers l’horizon : bien sûr, on sait que toujours ça recule, mais ce n’est pas une raison pour n’y pas aller voir. Car cela change : parfois imperceptible dans la bruine, ou plombé dans le calme mou et roulant d’une mer comme grasse avec des éclats métalliques, ou encore élargi, reculé soudain après la pluie, dans le scintillement du vent de NW, et ramenant le rivage, une île, à portée de regard.
Dialectique de l’espace, étroit, mesuré, structuré, encombré du canot, et de la béance marine que l’on sonde par le regard. La profondeur du paysage s’écrase en une ligne, tressée et complexe, que l’on déchiffre en épelant les amers, points remarquables qu’il faut nommer et désigner sur la carte, puis aligner ou encore relever pour traduire, par ce jeu de regards, la sensation d’être simplement présent au monde en la (presque) certitude d’un « je suis ici » pointé sur l’espace abstrait de la carte. Savoir où l’on est : en somme, une question de point de vue.
Naviguer, c’est parcourir l’élément liquide, mobile et changeant. D’où le besoin d’y organiser un jeu de repères : naviguer, c’est tracer sa route, corriger la dérive, etc. - toutes choses simplement techniques, mais aussi remplies d’échos graphiques et visuels, qui tendent à formuler comme une « géométrie poétique » de l’espace maritime, celui où (comme on peut le lire dans un manuel de navigation) « ce n’est pas le vent qui change de direction, c’est le paysage qui tourne autour du vent. »
Un horizon frontal.
On dit quelquefois qu’au large, on est « au milieu de l’assiette », c’est-à-dire au centre d’une étendue plate, d’un horizon circulaire. Mais seul le regard parcourt l’écart entre notre bord et cet horizon courbe, là-bas : (per-spective) ce que nous voyons / à travers / l’étendue, nous sommes toujours en dehors, et toujours en face. Cela rejoint, pour moi, le point nodal de l’expérience de la peinture : un tableau également est une dimension où seul le regard pénètre, tandis que nous nous tenons « en dehors et en face ». Nous ne pouvons parcourir physiquement l’espace du tableau, pas plus que nous ne marchons sur l’eau : regarder l’horizon comme regarder une peinture, c’est poser l’œil sur un espace bi-dimensionnel, frontal, verticalisé.
Et ceci, lu dans un roman d'Alexandre Vialatte: « Il vit dans la fenêtre une sorte de mur, une barrière de tôle d’un bleu noir : c’était la Méditerranée. Il était toujours étonné de voir la mer comme une chose verticale. » C’est pour moi exactement cela que nous montre cet ensemble de tableaux de Cézanne intitulés : La mer à l’Estaque.
Mallarmé écrit dans une Lettre à Verlaine, du 16 novembre 1885: « … Là, je m’apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale… J’honore la rivière qui laisse s’engouffrer dans son eau des journées entières sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yole d'acajou, et voilier avec furie... »
Seul en mer.
Satisfaction du bateau bien équilibré sous voiles, et qui taille sa route de lui-même, barre attachée. Alors, aller à l’étrave pour regarder son canot comme du dehors, observer la voilure, l’espace entre les voiles, là où ça tire.
J’imagine que c’est bien un sentiment de satisfaction esthétique qu’a éprouvé Marin Marie, artiste et navigateur, lorsqu’il mit au point le système dit « des trinquettes jumelles », où la pression de l’alizé sur les voiles maintient ipso facto le voilier à son cap. Un sentiment esthétique, car ce sont les mêmes notions : d’équilibre, de symétrie, d’économie des moyens et de respect du matériau (et quel matériau: le vent !) - d’élégance, enfin.
Naviguant à la voile seul, je me construis une situation d’autonomie, précaire mais totale. Ne dépendre que de soi et ne pouvoir compter que sur soi, le savoir et le vouloir, énergie et fragilité, modestie et audace imbriquées, prudence et peur aussi parfois ;[car s’il y a danger, épreuve à venir, ça sera titanesque : affronter la mer, les éléments, ou soi-même. Et la mort, toujours présente, par en dessous.]
... et poursuite du vent !
Me saouler d’une sensation de liberté. D’être là. D’aller, au ras des roches, ou vers l’horizon ouvert, entre les forces visibles et d’autres pressenties, sans autre itinéraire que le sillage au tableau arrière, et sans méditer trace plus durable que cette écume. Disponibilité du temps et de l’espace :
Elle est retrouvée !
-- Quoi ? – l’Eternité,
C’est la mer mêlée
Au soleil.
Arthur Rimbaud

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